Présentation

ACTE I

ACTE II

ACTE III

ACTE IV

ACTE V

Cinna, ou la clémence d'Auguste (1642)

Tragédie de Pierre Corneille


Présentation

© 2014 Guy Spielmann
   
   Après des débuts essentiellement consacrés à la comédie, Corneille a abordé le genre sérieux et connu le succès avec la tragi-comédie du Cid (1637), pièce héroïque à la mode espagnole qui a provoqué une querelle avec les critiques de l'Académie francaise nouvellement formée (1635).
     Avec Horace (1641), Corneille entame une série de tragédies à thème politique qui reprennent divers épisode de l'histoire romaine, qui assurent sa renommée de son vivant et pour la postérité. Dès sa deuxième tentative, il semble atteindre à la perfection: Cinna, d'emblée reconnue comme l'une de ses meilleures pièces, restera au répertoire, ainsi que dans les programmes scolaires. Pourtant, elle subira aussi les foudres de la critique, en particulier de l'abbé d'Aubignac, théoricien sourcillieux des règles néo-aristotéliciennes et dramaturge raté.
    Corneille en gardera l'habitude de reconnaître lui-même les entorses aux règles dont il s'est rendu coupable, et de les justifier: ainsi peut-il faire ressortir que Cinna ne viole ni l'unité de lieu ni la vraisemblance si l'on s'imagine que l'action se déroule dans le palais impérial où Emilie et Auguste ont des appartements dans des ailes éloignées; il peut donc, dans un même lieu, faire se rencontrer les conjurateurs, puis leur victime désignée sans sortir des bornes du vraisemblable.

Les personnages

Octave César Auguste. Neveu adoptif de Jules César, empereur romain. Arrivé légitimement au pouvoir absolu, il se demande néanmoins s'il devrait abdiquer pour rendre à Rome son statut de république.
Cinna. Favori d'Auguste, il se considère pourtant comme son ennemi en tant que petit-fils de Pompée, l'adversaire malheureux de César lors de la guerre civile, qui avait péri assassiné. En fait, la conjuration qu'il organise contre son protecteur résulte surtout de la volonté de vengeance de celle qu'il aime, Emilie.
Emilie. Fille de Toranius, ancien tuteur d'Auguste éliminé lors d'une purge, elle veut absolument tirer vengeance de l'empereur, qu'elle considère comme l'assassin de son père, et alors même qu'il l'a finalement adoptée. Elle compte utiliser l'amour que lui porte Cinna (et qu'elle partage) pour accomplir son but, en se refusant à celui-ci tant qu'il n'aura pas tué Auguste.

 


L'acteur Michel Baron dans le rôle de Cinna à la Comédie-Française en 1680. Il porte le costume «à la romaine» des héros de tragédies. Gravure de François-Séraphin Delpech. Hippolyte Lecomte, Costumes de Théatre de 1670 à 1820. Paris, Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, 4-TB-33. Cliquer sur l'image pour voir une version plus grande.

Maxime. Conseiller d'Auguste. À la fois ami et rival de Cinna, il participe à la conjuration surtout par amour pour Emilie, et son manque de conviction profonde le poussera à trahir ses associés.
Livie. Femme d'Auguste. Elle n'apparaît que très brièvement à la fin de la pièce pour livrer une vision prophétique de la gloire de l'empereur.
Fulvie. Confidente d'Emilie.
Polyclète. Affranchi d'Auguste (ancien esclave libéré resté au service de son maître).
Evandre. Affranchi de Cinna.
Euphore. Affranchi de Maxime.



 Arrière-plan historique

     Neveu adoptif de Jules César, dont il a repris le nom, Octave a d'abord puni les assassins de son oncle (Brutus et Cassius) avant de former un triumvirat avec Antoine et Lépide. Ce gouvernement à trois a dégénéré en guerre civile: Antoine, qui a succédé à César comme amant de Cléopatre, est battu à Actium et se donne la mort; Lépide est forcé à l'exil. Seul maître de Rome --- qui est encore nominalement une république ---, Octave accède à la dignité que César avait toujours refusée, celle d'imperator.
     Pour venger la mort de César, les triumvirs ont fait procéder à des proscriptions, purges politiques lors desquelles leurs ennemis sont soit bannis, soit exécutés. Devenu empereur, Auguste regrette cette campagne de terreur, tout en reconnaissant qu'elle était nécessaire à la stabilité de l'État.



Synopsis de l'intrigue

ACTE I
(1) Emilie expose son désir de vengeance contre Auguste, en depit des dangers qui menaçent sont amant Cinna, chef des conjurateurs devant assassiner l'empereur. [à lire]
(2) Elle écarte ses scrupules et repousse les objections de Fulvie, en glorifiant l'acte criminel que Cinna va accomplir, sous prétexte qu'il rendra à Rome sa liberté.
(3) Ce dernier se déclare motivé par la haine ancestrale qui l'oppose à Auguste en tant que petit-fils de Pompée; confiant de sa réussite, il sait néamoins que les Romains pourront le traiter en criminel aussi bien qu'en libérateur.
(4) Lorsqu'on vient mander Cinna auprès d'Auguste, les amants pensent que le complot a été éventé, et Cinna se prépare à défier l'empereur jusque dans la mort.

ACTE II
(1) Auguste fait part à Cinna et à Maxime de sa lassitude du pouvoir et s'en remet à eux pour décider s'il doit abdiquer. Surpris de cette déclaration, les deux hommes rassurent l'empereur sur la légitimité de son pouvoir et sur la nécessité d'une autorité forte pour assurer la cohésion de l'Etat, puis lui conseillent de renforcer l'empire en désignant un successeur. Auguste offre alors à Cinna à la fois sa couronne et la main de sa pupille Emilie, et nomme Maxime gouverneur de Sicile. [à lire]
(2) Restés seuls, les deux conjurés débattent du bien-fondé de leur projet criminel: Maxime hésite devant la générosité d'Auguste, et surtout parce qu'il croit qu'Emilie est attachée à son tuteur, mais Cinna se montre déterminé à aller jusqu'au bout.

ACTE III
(1) Maxime explique à Euphore que c'est son amour pour Emilie qui pousse Cinna à tuer Auguste, bien que ce crime ne lui paraisse plus vraiment nécessaire. Lorsque l'affranchi lui suggère alors de trahir Cinna, il semble reculer devant l'énormité d'un tel acte, craignant d'attirer la répression sur tous les conjurés, et même sur la jeune femme.
(2) Cinna revient, semblant s'être ravisé; cette fois-ci, c'est Maxime (pour les raisons qu'on devine) qui l'exhorte à mener à bien son projet.
(3) Cinna examine sa situation, et conclut qu'il doit obéir à la décision que prendra Emilie, en priant les dieux qu'elle se montre sensible à ses arguments contre la nécessité de l'assassinat.
(4) Emilie est rassurée: le secret du complot a été préservé. Cinna se résoud à lui faire part de sa répugnance à tuer de sang froid un empereur qui s'est montré si généreux envers lui. Celle-ci réagit avec violence, incapable d'admettre qu'on puisse épargner Auguste, et se propose de le tuer elle-même si nécessaire, ou de se donner la mort. Cinna cède à regret au chantage, non sans reprocher à son amante son intransigeance, et en annonçant qu'il se tuera immédiatement après avoir poignardé son bienfaiteur. [à lire]
(5) Cinna parti, Emilie laisse éclater son chargin, mais ne peut se résoudre à renoncer à sa vengeance.

ACTE IV
(1) Euphorbe révèle à un Auguste incrédule la conjuration, censément au nom de Maxime qui aurait eu des remords au dernier moment. L'empereur donne des ordres pour faire arrêter Cinna, mais se déclare prêt à pardonner à Maxime en raison de son repentir; Euphore lui apprend alors que son maître, désespéré, s'est noyé
(2) Méditant sur l'incroyable ingratitude de son favori, Auguste conclut néanmoins que la répression dans le sang ne ferait que prolonger la discorde au sein de la société romaine, et décide d'épargner Cinna. Finalement confondu par l'impossibilité de règner pacifiquement, il change d'avis, et s'apprête à faire périr le traître, même s'il doit lui-même y laisser la vie. [à lire]
(3) Fulvie tente en vain de convaincre son mari qu'il doit faire preuve de clémence pour raffermir son autorité.
(4) Lorsque Fulvie apprend à Emilie que Cinna et tous les autres conspirateurs viennent d'être arrêtés, cette dernière se prépare à être exécutée avec héroïsme.
(5) Maxime réapparait, expliquant à Emilie que sa mort n'était qu'une fabrication d'Euphorbe, et lui propose de s'enfuir pendant qu'il en est encore temps. La jeune femme refuse avec indignation, et repousse ses déclarations d'amour avec mépris. [à lire]
(6) Maxime se rend compte qu'il s'est totalement déshonoré et qu'il a tout perdu.

ACTE V
(1) Auguste apprend à Cinna qu'il est au fait de sa conjuration, et lui fait remarquer qu'il sera incapable de s'affirmer comme successeur une fois son forfait accompli, ce qui livrera Rome une fois de plus à la guerre civile. Cinna reconnaît son échec et se déclare prêt à être châtié. [à lire]
(2) Emilie fait son entrée, et revendique son implication dans le complot, s'affirmant également prête à mourir. Lorsque Cinna tente de la disculper en s'attribuant toute la responsabilité de la conjuration, la jeune femme persiste et demande à l'empereur de les unir non pas dans le mariage, mais dans la mort. [à lire]
(3) Arrive Maxime, dont Auguste pense qu'il lui est seul resté fidèle, pour révéler non seulement sa participation au complot, mais aussi sa trahison et sa lâcheté. Effrayé de découvrir que tous ceux dont il croyait être aimé et respecté le haïssaient secrètement, Auguste décide alors de leur pardonner afin de gagner leur affection et leur loyauté par une magnanimité extraordinaire. Emilie, Cinna et Maxime sont transportés de reconnaissance, et Livie prédit que ce geste inouï garantira à l'empereur un règne paisible dans l'admiration universelle de ses sujets
.



Quelques axes de lecture

Une tragédie historique?

     Le fait que Cinna a été admirée en son temps pour sa fidélité à l'histoire montre la conception particulière que s'en fait le XVIIe siècle. Certes, la conjuration contre Auguste est attestée par les documents (et commentée par Sénèque dans le De clementia), mais le temps historique a été considérablement comprimé pour faire entrer dans les vingt-quatre heures règlementaires tous les événements nécessaire. Par ailleurs, les personnages d'Emilie et de Maxime, indispensables au nœud, ont été inventés de toutes pièces, et celui de Cinna, qui a bel et bien existé, mais à une autre époque, a été adapté pour les besoins de la cause. Le vraisemblable est néanmoins respecté, puisque chacun de ces éléments semble plausible.

Une pièce sur le pouvoir?

    Le pouvoir d'Auguste est-il légitime? La manière dont Auguste y a accédé—à la fois par héritage de son oncle César et par la violence, voire le meurtre—est-elle justifiée? Ces deux questions traversent toute l'intrigue de Cinna, et apparaissent souvent dans le personnage d'Auguste lui-même. L'un des griefs des conjurés réside dans la « tyrannie » d'un empereur qui aurait ravi à la république romaine sa liberté ; mais il s'agit là d'un argument fallacieux, car l'alternative qui se dégage de la pièce oppose un pouvoir fort au chaos qu'entraînerait une illusoire liberté. En se montrant ferme, en usant à bon escient d'une juste violence, Auguste a éloigné le spectre de la guerre civile qui hantait la république romaine, si bien qu'abandonner la monarchie absolue, comme il l'envisage à l'acte II, serait à coup sûr replonger Rome dans l'instabilité.
    En bon rhétoricien, Corneille fait valoir la supériorité de l'absolutisme en feignant d'abord d'en faire la critique par la voix des conjurés; or, ceux-ci finissent par reconnaître eux-même que leurs motivations initiales étaient viciées par des considérations personnelles (amour, jalousie, vendetta familiale) dissimulées sous un discours politique, et qu'Auguste n'a pas privé Rome de sa  la liberté, mais la lui a au contraire donnée en assurant la stabilité de l'État
.
    Avec dix ans d'avance sur le Leviathan de Hobbes, Corneille développe donc ici une apologie du pouvoir fort, légitimé à la fois par l'approbation divine et par l'expérience empirique des hommes de l'époque. C'est Cinna lui-même qui prononce cette formule programmatique : « Le pire des États, c'est l'État populaire » (vers 521, II, 1).

Une pièce d'actualité

     Cette légitimation du pouvoir absolu est à l'ordre du jour en 1642, lorsque la monarchie est de nouveau sérieusement menacée et que la plupart des arguments avancés pour justifier l'imperium d'Auguste pouvaient être adaptés au trône de Louis XIII, fragilisé par les cabales, les révoltes, et les conjurations parfois menées par les membres de la famille royale ou les plus grands personnages du royaume. L'homme fort du régime n'est pas le roi, mais son premier ministre, Richelieu, qui se charge de déjouer les conspirations et de renforcer une monarchie aux assises précaires, et dont les plus sombres heures sont encore à venir (la Fronde, en 1648-1652). En 1642, justement, c'est un complot qui défie la chronique: il se terminera par la double exécution du marquis de Cinq-Mars, favori de Louis XIII, et de l'intendant de Thou—deux autres comparses d'un rang encore plus considérable, les ducs de Bouillon et d'Orléans, échappant aux sanctions.
     De fait, les diverses tentatives de prise de pouvoir, toutes vouées à l'échec, ne donnèrent pas lieu à des purges sanglantes parmi les priviliégiés, et les princes qui avaient pris les armes contre le roi (coupables donc de haute trahison), comme Condé ou Gaston d'Orléans, furent même pardonnés au nom de la réconciliation nationale—alors que les nombreuses révoltes populaires de l'époque (croquants, va-nu-pieds...) étaient réprimées par les armes. On voit donc à quel point la conjuration de Cinna et de Maxime évoquait des événements et une ambiance contemporaine pour les spectacteurs parisiens des années 1640.

Le tragique

     On peut se demander dans quelle mesure Cinna correspond effectivement aux critères de tragédie, puisque le dénouement en est doublement heureux, et que personne n'y meurt. Cette particularité permet justement de démontrer que, dans l'esthétique néo-aristotélicienne, le tragique n'est pas forcément lié à la mort du héros, comme on le croit souvent, ni même à une catastrophe finale, ce qui prouve qu'un auteur aussi orthodoxe que Corneille pouvait enfreindre l'un des principes fondamentaux d'Aristote pour produire une pièce universellement admirée.
     Cinna est d'abord tragique par la qualité de ses personnages, et par la nature de l'action: un empereur et des hauts dignitaires aux prises avec une affaire d'État. L'élément amoureux renforce le n
œud mais ne le justifie pas à lui tout seul : il s'agit bien d'un complot politique, compliqué par des querelles entre grandes familles et la « voix du sang », autres ingrédients indispensables de la tragédie.
     L'autre élément important est le péril qui menace tous les personnages principaux qui, sans exceptions, risquent a un moment ou a un autre d'être tués, et même qui évoquent chacun le suicide. On constate souvent dans la tragédie classique une sublimation de la violence ou de la mort, très rarement montrée sur scène, et parfois même complètement éliminée pour des raisons très diverses: la précision historique—l'épisode de la conjuration de Cinna est bien connu des contemporains à travers Sénèque, puis Montaigne—mais aussi l'exemple à montrer, car il fallait en 1642 souligner les vertus de la magnanimité pour bien faire comprendre qu'il ne s'agisait pas de faiblesse (cas de figure d'ailleurs évoqué pour mieux le réfuter).

Le destin

     Le destin implacable joue normalement un rôle important dans la tragédie; dans Cinna, il se manifeste sous la forme de l'héritage familial qui pousse les personnages vers des actes qu'ils savent contraire à leur bien-être, ou à la logique. Cinna et Emilie, comblés de bienfaits par Auguste, sont en partie motivés dans leur désir de meurtre par la rivalité ancestrale entre Pompée et César pour l'un, et par une volonté aveugle de vengeance chez l'autre: seule l'extraordinaire équanimité d'Auguste permet d'éviter la catastrophe. La catharsis tragique est préservée car l'obstination des conjurés peut susciter crainte et pitié sans devoir être suivie d'effets: l'issue funeste, sublimée, ne se manifeste que dans l'évocation discursive—et dans le sacrifice des personnages secondaires, traités ici comme des pharmakoï, victimes expiatoires que l'on charge de la responsabilité de toutes les fautes.



Questions pour l'analyse
 
Acte V, scène 1: « Prends un siège, Cinna... »
représentation de Cinna au théâtre de Guénégaud dans les années 1680. Gravure de Jean Le Pautre, d'après Alexandre, Cabinet des beaux-arts de Ch. Perrault (1690). Paris, BNF.

   Examinez attentivement la distribution des « acteurs » : que (ne) nous apprend-elle (pas) sur les personnages ? Que dire de l'ordre où ils sont disposés?

Le personnel dramatique : quels « emplois » trouvons-nous ?

Quelles sont les fonctions dramatiques des personnages secondaires ?

Le décor: chercher dans le textes des éléments déictiques qui font référence à l'environnement et nous donnent des indices sur le décor et les accessoires probablement utilisés pour la mise en scène (« décor parlé »).

Le jeu des acteurs : de quelles indications disposons-nous pour l'imaginer?

Repérer dans le texte les phases structurelles de l'action : exposition, nœud, épisode(s), péripétie(s), dénouement. Comment sont-elles agencées par rapport aux découpage en scènes/actes

Comment Corneille ménage-t-il des coups de théâtre?

Quelles sont les fonctions des monologues?


Pierre Corneille 

Cinna, ou la clémence d'Auguste

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